7 – Coup de boule
C’est dans le cosmos que j’arrive à Jodhpur. Une nuit de quatre-vingt-dix minutes de pseudo-repos auprès de mademoiselle « Do » et les quelques instants comateux dans le « Superfastbus » n’ont permis ni à mon corps ni à mon esprit de se remettre.
Il est 13h et il fait nuit blanche. La tôle a fini de se froisser pour rien, les banquettes ont promis de ne plus déraper, le moteur ronfle profondément sur le macadam tout chaud tout neuf qui glisse dans Jodhpur. Ecrasé par la torpeur je m’endors soudain tandis que d’autres se réveillent pour se préparer à l’arrivée. Trois minutes et vingt-sept secondes, soit soixante-six inspirations et soixante-sept expirations, soit quarante-deux klaxons, quatre sirènes et un dos d’âne plus tard, les rabatteurs fracassent ma vitre.
Pfff ! Je me frotte les yeux, pète un coup et me lève pour quitter « superslow » le bon vieux bus Tata et percer la meute hystérique des rickshaw-wallah. L’œil en trou de pine, je vois le tas gluant gélatiner autour de moi, un tas bizarre à remouds avec des bouches ouvertes, des yeux explosés et des bras déployés qui tendent des cartes de visite. Alors, en bon professionnel du flan, je me fraye un chemin satisfaisant jusqu’à la soute du bus. L’inventeur des boules quies, un grand monsieur vraiment. . .
Lorsque je veux saisir mon sac pour m’en aller, on y a déjà pensé, et je vois deux mains brunes ; l’une poilue, l’autre chauve ; passer devant la mienne, saisir mon paquetage et le tirer simultanément dans deux directions opposées. Bon ! Ca va pas aller comme ça, ils doivent quand même s’en rendre compte, non ? Je décide de laisser faire pour voir. . . Rien de tel qu’une petite étude sociologique en guise de petit-déjeuner ! Mon sac passe à gauche, mon sac passe à droite, gauche, droite, gauche, gauche, droite, et le flan suit le mouvement. Très constructif tout ça !
Mouais, c’est pas tout ça, mais j’ai un hôtel à trouver moi ! Je décide de m’en mêler et enlève mes boules quies. Une vague hurlante me décoiffe. . . Ils sont chauds les bougres, qu’est ce que ça gueule ! Vaut mieux la jouer cool. Je tapote les épaules des deux furieux et leur fait un petit coucou de la main, histoire de rappeler que le vrai propriétaire du sac, c’est moi. Les deux, et le tas, s’arrêtent un instant de remuer pour m’observer la bouche ouverte, mais lorsque je veux m’emparer de mon bien, ils me l’arrachent violemment et dans la seconde qui suit deux coups de tonnerre, deux coups de boules partent sans prévenir. Les hommes se battent maintenant et le flan passe au rouge. « Superfast » je m’interpose en hurlant « Buss ! Stop ! » et j’attrape les deux à la nuque. Ma grande taille à raison du dilemme. « Toi et toi, je n’irais avec aucun de vous c’est clair ? » je gueule tout en leur broyant les artères avec mes pouces. Ca fait son effet ! Pas de temps à perdre, je jette mon sac sur mon dos, décrochant au passage un bout de flan. Je repère un chauffeur de rickshaw désintéressé, somnolant paisiblement dans son véhicule de l’autre côté de la route. Je trace vers lui, mais le flan me rattrape et me fait barrage. Un gars m’agrippe à l’épaule, je lui mets une tarte. Mais ils sont maboules ici ? Un autre me tire en arrière. Je commence à sérieusement m’énerver et ne trouvant pas d’autre alternative, je charge.
Je pèse environ soixante quinze kilos et si je compte mon sac à dos et mon sac à ventre, je dépasse les cent kilos. Un indien pèse cinquante cinq kilos à tout casser. . . Résultat, quelques uns d’entre eux apprennent à voler. Hélas, le tas collant me suit jusqu’au véhicule et à nouveau des mains agrippent mon sac. . .
Un peu délabré, un peu penaud, un képi à moustache au regard mafieux intervient. Un coup de sifflet, une matraque en bambou qui tombe sur deux trois têtes et le tour est joué, le flan fond au soleil. Moi je suis déjà en route. Par la lucarne arrière, je regarde le policier réprimander les pauvres types. Tuc tuc tuc fait le rickshaw et tac tac tac fait mon cœur.
Je prends une chambre dans la vieille ville juste en dessous du fort.
Assis sur le toit, mon regard vitreux plonge dans les ruelles poétiques qui cheminent à travers la ville bleue. Meherangahr, la citadelle insoumise, siège sur son trône en roc et son ombre imposante couche peu à peu avec le soleil mélancolique. . . Je pense à mademoiselle « Do ».
Jodhpur, le 12 décembre 2007





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