8 – Lucky II
A la « Sarvar guesthouse », dans la vieille ville de Jodhpur, je fais connaissance avec Lucky. . . comme c’est original ! Faut croire que les jeunes hôteliers du Rajasthan se sont passé le mot. A dix huit printemps à peine, il est beau gosse à en crever le cœur des femmes. Bizarrement, son petit frère de seize ans est la réplique exacte de cette beauté. Un jumeau qui aurait passé trente-trois mois dans le ventre de sa mère ? Et que penser de la laideur sans nom du troisième, le grand frère de vingt ans. Le fils du marchand de lait ? du confiseur ? . . . Mais j’en reviens à Lucky que j’appellerai Lucky le second pour ne pas prêter à confusion. Le bonhomme malgré sa beauté reste inintéressant au possible dans le sens où il présente une image totalement artificielle de sa personne. Il se la joue cool-mystique « je perce ton âme », ce qui n’est que la manière conforme des pipoteurs rajahsthani qui travaillent dans le tourisme. Ca me fait doucement marrer et parce que le gamin se sent obligé de venir me parler en étant sûr de lui, avec un sourire bien commercial, bien affirmatif, à fond dans son rôle de patron (tout le monde est patron au Rajasthan), je lui renvoie avec une franchise sans détour ma fragilité du moment, mon incertitude, ma déprime, mon mal d’amour et mon dégout. Alors Lucky le second vacille sur son trône et gagne un peu de ma sympathie.
Peut-être s’est-il senti obligé. Quel qu’il en soit, il m’emmène ce soir là goûter un véritable thali rajahsthani dans un buis-buis de la ville.
Lucky le second est de caractère nerveux et notre sortie me replonge dans ce navet américain, « Speed » dans lequel acte le misérable Charlie Sheen. A peine sur la moto, nous partons plein gaz dans les ruelles nocturnes de Jodhpur. Klaxon en continu et slalom virtuose entre passants, rickshaws, vaches et étals. Purée, il roule comme un malade ! « Que ton nom soit sanctifié et son surnom justifié. . . » Il prend à contre-sens et feu, slalom à nouveau, puis subitement crissement de pneu, dérapage contrôlé, demi-tour, vroum, à fond les ballons, et les sirènes qui retentissent, les lumières bleues qui caressent les rideaux de fer, la police qui nous poursuit. La CT100 râle et souffre, dérape, cogne une roulotte puis s’élance yeux fermés dans une sombre ruelle. Moteur coupé, feux éteints, nous regardons la nuit bleuir et écoutons les hurlements s’éloigner. Lucky le second se déride, inspire la victoire et son visage s’habille du sourire conquérant des rajputs. La sortie reprend son rythme normal : à donf ! Nous nous arrêtons d’abord sur une petite place sombre et déserte. Une seule maison l’illumine, jetant sur les chiens endormis, les bouses endormies et les déchets endormis un trapèze or de 18 watts. C’est une boutique, une caverne où l’on trouve tout ce qui est bon pour la restauration professionnelle, une sorte de « Metro » en quatre cent fois plus petit. Nous repartons chargés de produits d’importation, muesli, mozzarella, nescafé, boîtes en tout genre, pour nous arrêter à nouveau, une minute et quatre secondes plus tard, pour acheter des épices et je me rends subitement compte que mes jambes flagellent et que la poignée arrière de la CT100 a imprimé son design sur mes mains.
Vroum vroum, Iiiiiii ! C’est l’heure du thali. La bouffe est pas mal et les épices dénouent peu à peu mes boyaux tordus. Lucky le second me parle de ses ambitions, de son école de commerce, de son désir d’entrer dans l’import-export, du rajahsthani qui est le meilleur négociant du monde, de l’argent, de l’argent, et de l’argent aussi. Mon estomac approuve gravement : Beeeuurp ! et neuf minutes plus tard je suis dans ma chambre, tombe sur mon lit et m’endors, sans même m’être déshabillé.
Jodhpur, le 14 décembre 2007





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